Le vice de la lecture
Peu de vices sont plus difficiles à éradiquer que ceux qui sont généralement considérés comme des vertus. Le premier d’entre eux est celui de la lecture. Que lire du rebut soit un vice est habituellement admis, mais lire en soi — l’habitude de la lecture, aussi nouvelle soit-elle — se range déjà aux côtés d’autres vertus patentées, telles qu’être économe, sobre, matinal et faire régulièrement de l’exercice. Il y a en réalité quelque chose d’étrangement agressif dans l’attitude vertueuse du lecteur par devoir. Par ceux qui s’en sont tenus aux humbles chemins du précepte, le lecteur par devoir est vénéré comme un modèle de perfection. «J’aurais aimé lire comme vous le faites», déclare le novice sans lettres à cet adepte du superfétatoire, et notre lecteur, accoutumé aux encens de la déférence sans réserve, envisage tout naturellement son occupation comme un remarquable exploit intellectuel.
Se forcer à lire — «lire par volonté», en quelque sorte — n’est pas plus lire que l’érudition n’est la culture. Lire vraiment est un réflexe; le lecteur-né lit aussi inconsciemment qu’il respire; et pour pousser l’analogie plus avant, lire n’est pas plus une vertu que respirer. Plus on confère à l’acte du mérite, plus il en devient stérile.
(…) L’idée à la mode selon laquelle lire est une qualité morale a hélas conduit nombre de consciencieuses personnes à renoncer à leur innocent badinage avec les livres pour des relations bien plus épuisantes avec la littérature. Ceux-là se font «un devoir de lire». Le «programme» des plus ambitieux d’entre eux inclut la vaste résolution d’être au courant de tout ce qui s’écrit! Le désir de se tenir au courant est, semble-t-il, la plus grande motivation de cette catégorie de lecteurs: ils semblent envisager la littérature comme un funiculaire à bord duquel on ne peut «embarquer» qu’en courant à toutes jambes; pendant qu’on trouvera le lecteur-né en se promenant avec indolence en diligences et autres chaises de poste, vaguement au fait des nouveaux moyens de locomotion.
Edith Wharton, Le vice de la lecture.
— Traduit de l’américain par Shaïne Cassim.
Paris: Les Éditions du Sonneur, La Petite Collection, 2009.